LES PETITS POIS (projet de texte pour le projet 7)

LES PETITS POIS

 



Chapitre I (Vie quotidienne)

J’habite une grande maison. Une maison si grande que nous avons dû mettre des panneaux à l’intérieur pour pouvoir nous y repérer. Nous avons placé nos chambres, le salon et la salle de bain le plus près possible de la porte d’entrée pour que Papa ne soit pas trop en retard lorsqu’il sort pour aller à son travail.

Maman, elle, à un truc pour gagner du temps. Elle est championne de rollers. Dès le matin elle les chausse. C’est beaucoup plus pratique pour se rendre d’une pièce à l’autre. Elle nous a vite appris à en faire. On s’entraînait dans un des grands couloirs. Mélissa, qui est toujours très indépendante à déclaré : « Moi de toute façon je préfère le skate ! ».

Pour Léon, j’ai bricolé un camion. En attendant qu’il soit plus grand Maman a trouvé plus approprié d’adapter son landau en ajoutant des roues. Comme cela, elle peut le transporter partout !

Pour le grand escalier, on a même fabriqué un toboggan. Ça été long, mais voyez le résultat ! C’est très pratique parce que les cabinets sont tout en bas... Par contre, pour remonter quelle ascension !

Mélissa dit qu’en bas vit un dragon. Qu’il est vert avec des écailles roses. Moi je n’y crois pas. Enfin, pas trop...
La dernière fois il m’a bien semblé voir comme un éclat, un petit peu de lumière.

Lorsque nous en avons parlé à table, Maman à dit :
« ― Mais non.
― Mais non... »
Et Papa a fait semblant de ne rien entendre. Il a plongé le nez dans sa boîte de petits pois. Il n’aime pas beaucoup ça pourtant les petits pois. Mais à la maison on en mange très souvent, quasiment tout le temps.

Maman dit que c’est très économique, vite préparé et bon à manger. Moi et Mélissa les petits pois, on connaît par coeur. On en a même parfois des hauts le coeur. Petits pois au petit déjeuner. Petits pois au déjeuner et petits pois au dîner. Alors dès que Maman à le dos tourné, on organise de superbes parties de bille à pois sur l’immense table du salon.

Le matin, après avoir tous déjeuner de petits pois, on lave consciencieusement nos boîtes de conserve vides dans le lavabo de la salle de bain. Puis, on les met à sécher sur un des nombreux radiateurs du couloir central. Ensuite, on se brosse les dents et on accompagne Papa jusqu’à la grande porte d’entrée. Dans un grand sac de toile il récupère les boîtes vides de la veille. C’est encombrant et pas très pratique.
Pour que vous compreniez, il faut vous dire que dès qu’on ouvre la porte, on est saisi par un grand brouhaha. Un crachin permanent de tôle et de ferraille, de moteurs éructant des gaz de pots d’échappement. Maman dit que c’est une calamité. Mélissa dit que son dragon est moins bruyant, moins dérangeant et beaucoup plus gentil.
Papa ne dit rien, il sert fort, au creux de son épaule, le sac des boîtes de conserve, et s’élance. Il court entre les voitures, saute sur un pare-chocs, rebondit sur un capot. Arrivé au milieu des voies ― là où le flot des véhicules s’apaise avant de céder la place à un autre flot dans l’autre sens ― il se tourne vers nous, fait un grand signe de la main et continue un temps son chemin entre les voies de l’autoroute sans fin. Il parait que plus loin, à une bonne heure de marche il y aurait un passage. Une passerelle sur laquelle Papa se hisserait pour pouvoir traverser. J’imagine qu’il se fait un escalier de toutes ces boîtes de conserve qu’il emporte chaque matin.

Si pour maman la route est une calamité, Mélissa prend les choses avec philosophie. Comme il est bien trop dangereux pour nous de traverser : pas d’école et donc, pas de devoir.
Pas de copain non plus...

Pour Mélissa, pas de problème. A l’entendre la maison est peuplée de créatures étranges. Un dragon au rez-de-chaussée, un fantôme dans la chambre d’amis. Une colonie de petites souris dans la buanderie, des fourmis bleues dans chaque coin de la maison... Le temps qu’elle fasse une visite de courtoisie à tous ses amis et la journée est déjà finie.

Mais moi, son dragon me fait peur. Les souris, je ne les ai jamais vues, il paraît que je fais trop de bruit. Quant aux fourmis, je n’ai toujours pas trouvé de quels angles Mélissa pouvait bien parler. Pour le fantôme, je n’ai pas très envie de le rencontrer. « C’est dommage, répète Mélissa, car c’est lui qui a le plus de conversation ». Sur ce, elle se saisit de deux boîtes de conserve vides qui séchaient sur le radiateur et disparaît en courant dans je ne sais trop quel recoin.



Chapitre II (Le travail de Maman)

Je ne dirais pas que je m’ennuie. Je dirais juste que j’aimerais peut-être apprendre la géographie pour partir en exploration dans ma vaste maison.

En attendant, assis dans un coin du salon, je regarde travailler maman. Elle prend un grand pinceau et elle le trempe dans un pot. Ensuite, elle prend dans une pile à sa droite une étiquette. Elle la badigeonne bien. Puis, à sa gauche, elle prend une belle boîte de conserve grise et elle colle l’étiquette sur la boîte en faisant bien tout le tour. Alors on voit que c’est une boîte de petit pois.

Papa dit qu’on pourrait l’aider. Que ça serait toujours un peu de travail en moins. Maman répond qu’on est trop jeune pour travailler. Et puis que des boîtes de petit pois on en voit déjà assez comme ça.

Pourtant, parfois lorsqu’on s’assoit à côté d’elle, tout doucement pour ne pas la déranger, elle suspend un instant son mouvement. Elle nous dit : « Regarde la couleur du métal, c’est un gris extraordinaire, avec un peu de bleu, un peu d’argent. » Elle me montre dans les gondoles du métal les reflets jaunes de la lampe qui vacille au dessus de nous. Elle chuchote : « Lorsque le soleil se cache ou rugit dans son lit de ciel bleu tout change. Même une simple boîte de conserve peut prendre vie.

Maman a beaucoup d’imagination. C’est elle qui a eu l’idée des rollers pour aller plus vite dans la maison. Par contre le toboggan ― et j’en suis très fier ― c’était mon idée.

Quand Maman commence à rêver on ne peut plus l’arrêter. Avec des boîtes de conserve, la voilà qui construit une pyramide d’au moins un million de kilomètres. Elle nous parle des pharaons, des déserts de sable, des momies et des dieux anciens. Elle prend beaucoup de retard. La colle sèche sur son pinceau et l’horloge du salon semble tourner plus vite, trop vite, avec un air méchant. Maman lui tire la langue.
Ensuite, elle travaille jusqu’à tard, très tard avec de grands cernes sous les yeux.


Chapitre III (Exploration dans la vaste maison)

Ecole ou pas école, me voilà décidé. Je serai explorateur. Un bisou sur la joue ronde et rose de Léo. Mélissa sort un carton plein de pelotes de laines qu’elle a déniché d’on ne sait où. J’en noue un brin à ma cheville. Mélissa me fait signe de partir, elle nouera chacun des fils entre eux pour que je puisse retrouver mon chemin.

Dans mon sac à dos, j’ai un peu d’eau, un ouvre boîte, quatre ou cinq boîtes de petits pois et un carnet pour noter mes découvertes.

J’ai beaucoup marché. J’ai monté d’innombrables escaliers. Traversé des pièces aussi vastes que l’océan, uniquement peuplées de vieilles machines rouillées. Je m’arrêtais ici où là, à la lumière tremblotante d’un vieux néon. Et c’est en mangeant ma dernière boîte de petits pois que je l’ai remarqué. Il était là, gros, brillant avec de larges yeux jaunes et des écailles roses.

Le dragon de Mélissa !

Il soufflait un peu de feu entre ses pattes certainement pour se réchauffer.

J’ai continué à manger comme si de rien n’était. Ce n’est pas que j’avais peur mais je n’étais tout de même pas vraiment rassuré. Dans mon carnet j’ai noté : « 3ème jours de marche après la grande salle vide sur la droite de l’escalier bancal on voit un renfoncement gris dans lequel semble loger le grand dragon. Voici son portrait. Je n’avais jamais dessiné sérieusement avant. Mais là j’y mettais tout mon coeur. Le dragon était la première chose vivante que je rencontrais depuis le début de mon exploration.

Lorsque je terminai, il s’était rapproché et hochait doucement la tête par dessus mon épaule.
C’est lui qui parla le premier :
« Tu dessine très bien, me dit-il.
― C’est vrai que mon dessin est plutôt réussit lui répondis-je. Pourtant il n’est pas tout à fait ressemblant.
― Au contraire dit le dragon. Ces ailes déployées que tu as dessinées sont bien les miennes. C’est juste que ta maison aussi grande soit-elle a trop de murs pour que je puisse voler. Cette larme qui fait briller mes yeux, je la porte depuis de nombreuses années, là, comme un glaçon, malgré tout le feu que je souffle. » Le dragon se redressa désignant sur sa poitrine l’emplacement de son cœur.

Reprenant sa position initiale, il se remit à souffler dans ses mains.
Le feu faisait vibrer le gris des murs et la chaleur qui en émanait me faisait du bien après ma longue exploration à travers les dizaines et dizaines d’étages, d’escaliers et de pièces qui se ressemblaient tant.
« Tu vois sur le mur les nuances de gris se modifient quand tu craches du feu. On dirait presque que le mur va prendre vie...
Pour moi maintenant il sera différent de tous les autres, beaucoup plus simple à retrouver. Je vais lui donner un nom en écrivant dans mon carnet « ici se trouve le mur au dragon. Quand le dragon souffle ce mur s’anime et raconte des histoires de sable et de pyramides... ».

Le dragon hocha la tête et demanda :
« As-tu déjà vu une pyramide ?
― Oui, lui répondis-je.
― Tiens donc ! s’exclama le dragon. Et de quelle sorte de pyramide s’agissait-il ?
― D’une pyramide stupéfiante, haute comme six ou huit dragons sur laquelle moi et Maman on grimpait pour regarder le désert.
― Je vois, dit le dragon, puis il demanda :
Et dans le désert as-tu vu le soleil ?
― Eh bien, Eh bien... » C’était difficile comme question parce que malgré tout l’amour que je portais à Maman et même si on pouvait dire qu’elle savait s’y prendre pour les pyramides en boîte de conserve, il fallait bien avouer que question soleil, le néon de la salle à manger manquait d’envergure. Qu’il était même carrément blafard. A peine bon à distinguer une étiquette d’une boîte de conserve. « Eh bien, répondis-je, pas exactement, il y a bien le vieux néon, avec un peu d’imagination... »

Le dragon balança la tête avec un air triste un peu douloureux à cause de la larme qu’il gardait au fond de lui.
« ― Mais dehors, dit le dragon. As-tu vu le soleil dehors ? »
Je repris confiance en moi. Parce que dehors, je connaissais. Tous les matins en accompagnant Papa et tous les soirs lorsqu’il rentrait je voyais les caravanes de voiture acheminer leur cargaison de visage dans une lumière laiteuse salie de fumées grasses et secouées par les soubresauts des véhicules sur les bosses de la route.

Le doigt en l’air comme Maman lorsqu’elle se redressait et interrompait son travail pour dire quelque chose d’important, je déclarai :
« ― Le soleil n’est pas dehors, voyons. Sinon, cela se saurait ! »

Le dragon souffla dans ses pattes de devant et ronchonna.
« ― A t’écouter, on pourrait presque croire qu’il est dans une boîte de petit pois ! »
J’avais comme l’impression qu’il se moquait de moi. Je me doutais bien que le dragon attendait que je lui pose une question. J’avais aussi l’impression qu’il ne souhaitait pas que je lui pose n’importe quelle question.
Je savais que le soleil n’aurait jamais pu rentrer dans une boîte de petit pois. La seule chose de bien avec les petits pois c’était les parties de bille à pois que nous menions avec Melissa sur la grande table. D’habitude rien que d’y penser je me sentais heureux. Je réfléchissais au prochain coup que j’allais jouer. Aux défis que nous nous lancerions. Surtout j’attendais avec impatience que Léo soit assez grand pour jouer avec nous.
Pourtant, après cette discussion avec le Dragon, c’était comme si nos jeux avaient perdus de leur intérêt. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la lumière crue et fade du néon. J’avais envie de pointer mon doigt devant moi et de crier : « Regardez tous ! Là, devant, le soleil, je l’ai trouvé ! Regardez comme tout est différent quand il est là ! » En cet instant, je comprenais pourquoi j’étais devenu explorateur.

Je tournais et retournais la boîte maintenant vide, devant moi en produisant un petit grincement désagréable. Le dragon faisait mine de ne pas y prêter attention.
« ― Le soleil, tu l’as vu toi ?
― Oui dit le dragon, je l’ai vu.
― Mais tu es très vieux, c’est certainement beaucoup plus difficile de le voir maintenant...
― Peut-être. »

Bercé par la douce chaleur et la respiration du dragon, je m’endormis.



Chapitre IV (Le récit du dragon)

Le lendemain, je mis un peu d’ordre dans mes affaires. Je nouai le fil de laine à un vieux tuyau et je fis le chemin en sens inverse en essayant de mieux comprendre la géographie du lieu pour trouver des raccourcis. J’avais hâte de raconter mes aventures à Mélissa. J’avais peur, aussi, que Papa et Maman s’inquiètent. Lorsqu’enfin je rejoignis la partie habitée de notre habitation ce fut une fête.

Toute la famille était réunie. On poussa les boîtes de conserve dans un coin (ce fut un gros travail car il y en avait partout) et Papa joua de la musique avec un instrument qu’il avait rapporté. Une guitare je crois. Les notes de musique tombaient sur nous comme une pluie fine. Nous avons d’abord écouté. Puis, Papa dit qu’il lui semblait se souvenir d’une chanson. Sa voix s’éleva doucement dans les airs, comme un murmure. C’était surprenant parce que Papa d’habitude il ne parle pas beaucoup. Il a toujours un air sérieux et un peu renfrogné. Maman dit que c’est à cause des petits pois. C’est vrai qu’il n’a pas l’air d’aimer ça et qu’on en mange à tous les repas. Pour une fois, avec sa guitare dans les bras Papa s’est mis à sourire. Il chantait bien.

Le dragon m’écouta raconter cette soirée avec beaucoup d’attention. Il dit que la pluie de musique était très bénéfique. Que c’était une magie puissante qui pouvait faire renaître le soleil même dans une maison pleine de murs comme la nôtre. Il me raconta comment les adultes peuvent oublier le soleil, et comment c’était arrivé à mes parents.

Autrefois, Maman était peintre. Elle avait toujours avec elle une boîte de couleur et des pinceaux avec des poils très doux. Elle les trempait dans un peu d’eau, plissait les yeux en regardant le paysage. Le paysage, expliqua le dragon, c’est ce qu’il y a lorsque l’autoroute sans fin se termine. C’est un endroit qui tout en étant familier change et vous surprend. On y reconnaît des choses que l’on a déjà vues, des arbres, des fleurs et pourtant à chaque minute, à chaque pas tout est déjà différent. Un paysage, c’est un monde à découvrir pour un explorateur, un tableau à peindre, une musique à inventer.

« ― Maman, elle était capable de peindre les paysages?
― Oui, dit le dragon, elle y arrivait même très bien. Ces tableaux donnaient l’impression que le paysage ne se trouvait plus devant vous, mais sur la toile. Elle avait saisi la magie de la lumière à ce qu’elle disait. C’est un talent, mais c’est aussi très dangereux. Si on ne peint pas le paysage, si personne n’invente la musique qu’il contient, le paysage cesse peu à peu d’exister.
― Elle peignait juste des routes sans fin ?
―Oh non, elle peignait bien des choses, le désert et ses vastes étendues, des cascades et des forêts. Des gens aussi, des portraits, des amoureux. C’était très beau... Je le sais parce que je l’emmenais sur mon dos d’un endroit à l’autre, d’un paysage à l’autre. J’étais son dragon, son démon d’artiste. Je soufflais un peu de mes flammes et notre montgolfière nous emportait près du soleil, si près que le monde prenait vie.
― Que c’est-il passé ?

― Quelque chose d’étrange. Figure toi que les paysages que ta Maman dessinait n’étaient jamais achevés. Il leur restait toujours un coin de blanc, un trait de crayon qui sortait de la feuille. Ce que je préférais, ajouta le dragon, c’était ce petit quelque chose en devenir qui nous donnait envie de repartir.

Pourtant ce petit quelque chose en moins ou en plus dérangeait les « armateurs d’art ». Ils disaient que cette partie qui n’était pas encore dessinée pouvait donner n’importe quoi. Un trait de crayon n’est jamais innocent répétaient-ils, surtout pour celui qui regarde...

Ils disaient que ta maman n’était pas vraiment peintre puisqu’elle n’allait pas au bout de ses tableaux. Puisqu’elle n’enfermait pas complètement les paysages sur le papier. Ta mère haussait les épaules, et répondait qu’un paysage ne pouvait pas rester sur une seule feuille. Qu’il fallait laisser un peu de place pour que la musique puisse entrer.

« Vous faites trop de bruit ! Vos traits son dissonants, vous êtes une vraie cacophonie ! »
« Cessez de nuire et apprenez votre métier ! »

Douter de soi n’est pas toujours bon petit homme. A force de réprimandes, de moquerie la main de ta Maman s’est faite plus lourde. Elle hésitait longtemps avant de tracer une silhouette. Elle pensait manquer de concentration. Elle demanda à votre père de jouer moins fort, puis de ne plus jouer du tout. Sans musique se disait-elle ce sera plus simple.

Quelle erreur ! ce fut encore plus dur.

Dans le silence, rien n’empêchait les « armateurs d’art » de s’approcher. Vêtus de grandes capes noires ils faisaient tourner autour d’elle leurs paroles faussement compatissantes. Ils croassaient mêlant flatteries et railleries. Réchauffant le coeur de ta maman d’une artificielle amitié. Gagnant chaque jour un peu plus sa confiance, ils lui proposèrent de l’aider à créer. Elle devrait faire différemment. Plus simple. Ne pas chercher de détails compliqués. Un tableau, une idée. Et encore était-il nécessaire d’y loger une idée ? Ne suffisait-il pas de choisir un sujet, de faire « du ressemblant ».

Pour prétendre au titre de peintre c’est à la nature morte qu’elle devrait s’exercer ! Ils posèrent devant elle une cosse de petits pois. Elle chercha la légèreté du trait...
« N’oubliez pas ! Vous devez remplir toute la page ! Pas de blanc, apprenez à terminer ! »

Elle eu beaucoup de difficulté. Elle chercha les nuances qui animaient les reflets sur les sphères rebondies et lisses. Elle voulait rendre la douceur de la cosse et sa transparence. En souligner la fragilité et l’ingéniosité. Il lui aurait fallu beaucoup de temps et de couleurs.
« Pressez-vous lui disaient-ils. Moins de couleur ! »
De rebuffades en rebuffades elle finit par tâtonner chaque jour un peu plus dans le noir. Et au bout d’une année, elle déposa sur la table des armateurs d’art une simple feuille peinte d’un vert uniforme en tout pareil à celui qui sortait du tube, avec en lettres noires les mots PETITS POIS.
« Très bien, parfait, s’exclamèrent-ils, que de progrès. »


Elle fut récompensée de ses efforts laborieux. Ton père et elle eurent le droit d’habiter dans cette vaste maison que tu connais. Au début la route ne la dérangeait pas. Elle se disait que grâce à elle beaucoup de gens pourraient venir à ses expositions. Nous parcourions ensemble les salles. Elle imaginait ses tableaux sur les murs. On prévoyait ici d’abattre une cloison, là, d’ouvrir une fenêtre.

Tout cela dura longtemps. Pendant tout ce temps, personne n’avait pris la peine de peindre des paysages. Ton père ne chantait plus et le petit explorateur que tu es n’était pas encore né.

Le soleil pâlissait, les arbres s’effaçaient, les déserts s’ils continuaient d’exister appartenaient maintenant à d’autres mondes. Le froid s’installa sur la vaste maison et sur la route sans fin. La maison vide n’était remplie que de ses murs et on faillit bien y mourir de froid.

Tes parents se réchauffaient tant bien que mal de leur amour. Il faisait si froid, et ils avaient tant besoin l’un de l’autre que je n’osais pas les déranger. Caché au loin dans les pièces les plus sombres et les plus froides de la maison, je regrettais les voyages en montgolfières, les longues heures passées à écouter ton père jouer de la musique pendant que ta mère dessinait. C’est ainsi que m’est venue ma mélancolie, cette larme gelée qui blesse mon coeur.

Quand vous êtes nés, les armateurs d’art avaient déjà proposés à ta mère de coller les étiquettes sur les boîtes de conserve. « L’art doit être utile pour avoir de la valeur ». Ta maman s’accrochait à cette vilaine phrase comme à une bouée de sauvetage. Une étiquette collée c’était un peu de chauffage dans le grand radiateur central. Mais cela ne suffisait pas. Ton père trouva un travail de l’autre côté de l’autoroute sans fin. En quoi consiste t’il, a t’il un intérêt ? Je ne le sais pas.



Chapitre V (Les enfants prennent les choses en main)

Ce que m’a raconté le dragon, je l’ai écrit dans mon carnet. J’ai fait lire tout ça à Mélissa. Pour une fois elle n’a fait aucune remarque sur mes fautes d’orthographe. Elle a gardé le silence tout le temps de la lecture et elle tournait les pages soigneusement.

« ― T’es un sacré explorateur m’a t’elle dit avant d’ajouter. Je t’ai souvent parlé du fantôme de la chambre d’amis. C’est le démon artistique de Papa, la petite voix qui lui soufflait quelques notes à l’oreille. Nous travaillons depuis quelques temps dans une pièce secrète. La cuisine. Maman en a fermé la porte il y a longtemps. « De toute manière les petits pois sont si simples à réchauffer sur un coin de radiateur. C’est très économique, vite réchauffé et bon pour la santé ! » avons-nous criés avant d’éclater de rire en mimant la tête de Papa entrain d’en avaler un. Viens je t’emmène. »

Nous avons couru et roulé. Mélissa prenait son élan puis sautait sur son skate, elle me tenait fermement par la main, heureusement car je crois que parfois mes pieds ne touchaient plus terre. J’entendais derrière nous comme le trottinement de petites pattes et il me sembla distinguer le long des murs de fines colonnes de fourmis bleues, mais je ne suis pas sûr d’avoir bien vu. Mélissa de toute évidence connaissait le chemin et elle n’avait pas le souci du détail qui est le propre de l’explorateur.

―Taaadaaaa daaaa daaa ! s’époumona-t-elle en bout de course. Voici le lieu des saveurs oubliées, la pièce secrète ou je concocte mes recettes. Mon laboratoire aux idées.

Assis sur une chaise au milieu de la cuisine le fantôme de la chambre d’amis dégustait un thé. Sur le feu bouillait une grosse marmite dans laquelle de petits souriceaux jetaient à intervalle régulier de minuscules morceaux de terre multicolores que des fourmis bleues déposaient tout autour d’eux.
― Vois dit Mélissa, les fourmis arrivent à sortir de la maison malgré l’autoroute sans fin. Elles passent par les sous-sols, creusent la terre et découvrent des trésors. Vois cette poussière comme elle brille. Et celle-ci plus rouge que du sang ne fait-elle pas peur ? J’ai aussi du noir et du gris. Les fourmis m’ont même donné de ces petits champignons qui les rendent si bleues...
Mélissa ouvrit les placards. Des boîtes s’y entassaient. Chacune avait une petite étiquette de couleur différente : des dizaines de bleus, des ocres, du vert foncé au vert pâle, des rouges et des marrons. Impressionnant n’est-ce pas ? Mélissa m’expliquait comment elle conservait les couleurs. Comment depuis longtemps elle chipait des étiquettes, les collait sur l’envers pour pouvoir s’y retrouver dans sa collection. J’aime bien les regarder, cela me fait rêver... Il ne manque plus qu’une couleur. Du jaune, un beau jaune d’or.
J’ai aussi d’autres projets annonça-t-elle. Un très grand instrument à vent. Je viens d’en dessiner les plans. Elle écarta les divers objets qui encombraient la table d’un revers du bras et étendit sur toute la surface de grandes feuilles de papiers couvertes de traits et de flèches, d’explications et de calculs savants.

Le fantôme se balançait sur sa chaise, le sourire aux lèvres. Un explorateur, une inventeur, je me demande bien qui inspire ces enfants...

Pas besoin de lui répondre, je savais ce qu’il me restait à faire.

Muni de tout un attirail, le jour suivant sur le mur au dragon je dessinai comme seul un explorateur peut le faire. Je repensais aux récits de maman et à ceux du dragon et je traçais des traits. Je ne sais pas si c’était ressemblant, mais j’essayais que ça soit le plus vrai possible, un peu comme pour la larme ou les ailes du dragon.

Mélissa avait regroupé dans la pièce une montagne de boîtes de conserve vides. Elle les assemblait en suivant les plans de son étrange instrument. Il nous fallu plusieurs jours de travail acharné pour terminer. Le mur entier semblait s’ouvrir sur l’horizon. L’instrument frissonnait dès que Mélissa effleurait les touches et actionnait avec vigueur les pédales. Seul le soleil restait gris. Il ne nous manquait plus qu’un peu de jaune... Nous devrions faire sans.

Nous guettions le bon moment. Maman maugréait devant ses étiquettes. Papa jouait de la guitare de plus en plus souvent, et Léo avait fait ses premier pas. Après le traditionnel dîner de petit pois, quand les parents furent couchés, aidés par le fantôme et le dragon, nous avons bougé tous les panneaux de signalisation. Un dernier passage par la cuisine, Mélissa a tracé à la craie sur la porte « Pensez à laisser toujours ouvert le laboratoire aux idées, c’est la voie de la liberté ! ». Avec un clin d’oeil elle me dit : « c’est pour les prochains occupants, pour qu’ils ne restent pas trop longtemps... »

Le lendemain matin, à peine le réveil avait-il sonné que Maman sautait dans ses rollers. Une enjambée, et quelques tours de roues plus loin : « Mais où est donc passée la salle de bain ? ».
Papa a juste mis un peu plus de temps pour faire le même chemin. Il était essoufflé, pas rasé et trainait Léo dans son landau. Là dans le noir, face au mur ils avaient l’air égaré. Le fantôme et Mélissa juchés sur l’orgue géant n’attendaient plus qu’un signe pour démarrer.
Je tournai la tête vers le dragon. Il souffla entre ses pattes et une belle lumière fit vibrer les lignes du dessin.

« ― Comme c’est beau, a dit Maman.
― Oui, il manque juste un peu de jaune pour le soleil ais-je répondu.
― Si ce n’est que cela à répondu maman.
Elle a délacé ses rollers. Pris une grande inspiration. Et fouillé dans toutes ses poches.
Elle a sorti de l’une d’entre elle une petite boîte de couleur. Elle s’est avancée, est entrée dans le dessin, est montée sur la plus hautes des dunes. Et là, elle a commencé à peindre le soleil d’un beau jaune vif. Il me semble entendre la musique du vent à murmuré Papa en s’avançant. Le fantôme continuait à jouer. J’ai pris Léo par la main et Mélissa nous a rejoint, nous avions du sable tout autour de nous. Le ciel s’étendait en riant et au loin on devinait une oasis où il ferait bon se reposer.

Le soir autour d’un feu de camp nous avons discuté avec des Touaregs. Ils nous ont indiqué le chemin des pyramides. Nous avons mangé du couscous avec les doigts, et des dattes sucrées. Maman à dessiné pour les remercier leur portrait, on les surprenait attablés, mangeant des gourmandises, l’oeil rieur, la parole vive. On devinait derrière eux la nuit et ses étoiles, le calme du désert. C’était un beau portrait même si le feu au premier plan n’était pas tout à fait terminé. On avait même l’impression, à cause d’un petit trait de crayon qu’il sortait de la bouche d’un dragon. Personne n’y prêta attention, chacun écoutait. Le bruissement du sable, le crépitement du feu laissait place à la voix de Papa qui douce et forte faisait vibrer le coeur du désert maintenant que plus aucun mur ne venait la contenir.

 

 

FIN

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