Couleur Coquelicot par Arkagan

Couleur coquelicot

 

 

Si un jour on te disait

que tu étais fille de la pluie de la terre et du vent,

merveille déposée là, juste ici,

au creux des bras de tes parents,

comme par enchantement.

 

Alors, peut-être,

souhaiterais tu entendre l’histoire de Ti li an,

 

petite fille,

 

issue de la nuit mystérieuse

où les corps et les âmes se sont croisées,

aimées et déchirées,

où les destins se nouent,

 

issue de la nuit tendre,

où les notes de l’attente endorment les rêves insensés.

Alors tu comprendras le feu qui anime Ti li an,

qui la réchauffe et que peut-être tu partage avec elle.

 


 

 

partie I

 

 

Il était une fois une fée qui était belle, très belle. Elle avait de grands cheveux rouges coquelicots, un teint de lait et deux grands yeux noirs où se reflétait toutes les beautés qu’elle aimait à regarder. Si mes yeux sont noirs, disait-elle, c’est pour mieux voir les couleurs des fleurs, les vagues chatoyantes que dessinent les herbes folles lorsque le vent les pousse. Si mes yeux sont noirs, c’est pour ne pas troubler le sommeil des étoiles murmurait-elle à la lune avant de s’endormir le soir où son destin croisa pour son malheur celui du roi magicien.

Accaparé par les affaires de son royaume, le roi magicien sortait peu. Il n’avait pas vu la couleur du jour depuis de nombreuses lunes et la nuit venue, il s’accordait parfois une courte promenade. Ce soir là, il souhaitait reposer son esprit de calculs compliqués et de décisions importantes. Mais il n’avait pu faire dévier le fil de ses pensées, et à mesure qu’il réfléchissait, ses pas, par un étrange hasard, l’avaient conduit non loin de l’endroit ou se reposait la fée aux cheveux rouges. Il s’arrêta surpris par tant de beauté réunie en un seul visage et ne soupçonna pas un instant l’immensité de ses yeux noirs. Il tomba amoureux et pensa que cela suffisait à faire son bonheur et le sien.

Au matin cent serviteurs, œuvre du magicien, attendaient le réveil de la belle. Aux premiers rayons du soleil, elle les découvrit pliés sous le poids des richesses dont ils avaient la garde. Elle s’étonna de leur présence et ils lui répondirent que le roi magicien la souhaitait pour épouse et qu’il voulait pour elle ce qu’il y avait de mieux. Ils montrèrent les fortunes qu’ils avaient avec eux, toutes faites d’or, de pierreries et d’étoffes précieuses.

La fée aux cheveux rouge les écouta patiemment et leur répondit poliment que les trésors apportés par le roi magicien étaient très impressionnants mais n’égalaient en rien un rayon de soleil, une goute de rosée ou les camaïeux et la douceur des fleurs. Elle leur apprit qu’elle ne songeait point au mariage et que pour toute richesse elle disposait déjà de la beauté du monde qui sans rien exiger l’accompagnait chaque jour.

Les serviteurs se firent plus insistants.

« — Notre maître est puissant et peut offrir bien plus. Il t’attend dans son palais où il te veut voir habiter et devenir son épouse.

Permettez- moi d’en douter, votre maître doit être fort orgueilleux, ou vous de grands menteurs ! répliqua la jeune fée.

Fée aux cheveux rouge, notre maître te fait demander ce qui conviendrait à ta beauté pour que tu consentes à venir vivre à ses côtés.

Persuadée de les tenir en échec, la fée leur dit d’un ton rieur :

« — Il faudrait pour cela que chacun des murs de son palais puisse refléter plus de beauté que je n’en ai chaque jour autour de moi. Alors seulement j’y consentirais. »

Le ciel s’obscurcit prenant d’étranges teintes et se pliant comme sous une tempête à venir. La voix du roi retentit : « — Puisque tel est ton désir ! »

 

Aussitôt la fée aux cheveux rouge se trouva au centre d’un palais dont chaque mur était un miroir où se reflétait son image.

Elle courut d’une pièce à l’autre, désorientée, heurtant les parois qu’elle ne devinait qu’en rencontrant le reflet d’elle-même projeté à l’infini.

« Qu’ais-je fait en répondant sans réfléchir. Je pensais me moquer de lui… Pauvre de moi, me voici prisonnière d’un mauvais roi, jouet de ses sentiments et victime de ses illusions. »

 

Assise, enveloppée de ses cheveux, la fée pleurait du matin jusqu’au soir. On la voyait de temps en temps à la fenêtre du palais détaillant du regard le monde dont elle était privée. La nuit elle levait son visage vers la lune, sans un mot.

 

Le roi venait la voir deux fois par jour, une fois le matin après son déjeuner et une fois le soir à l’heure du coucher. Il la trouvait toujours en larme et cela lui déplaisait. Il s’inquiétait de devoir un jour la perdre car elle mangeait très peu.

 

« — Votre attitude est celle d’une ingrate, lui confia-t-il un jour. Je ne peux pour autant envisager de vous perdre. Mon déplaisir en serait trop vif. Aussi vais-je accéder à l’un de vos souhait, mais sachez que vous ne pourrez en aucun cas, ni sortir du palais, ni vous soustraire aux liens qui maintenant nous unissent.

— Mon roi, je ne souhaite qu’une chose. Mais, je la souhaite ardemment. J’aimerais avoir une fleur couleur de coquelicot en souvenir de celle que j’étais, à la fois insouciante, éclatante et fragile, éphémère certainement…

— Si cette fleur doit- être pareille à vous, lui répondit le roi, elle aura la délicatesse de la soie, et la couleur qu’il vous plaira. Mais elle ne pourra se froisser et comme la rose prendra le temps d’éclore pour que tous ses secrets me soient enfin livrés, comme je l’attends de vous.

Le jour suivant, à son réveil la belle endormie découvrit, déposé à ses pieds, un coffre de bois peint. Elle l’ouvrit. A l’intérieur, il y avait juste un peu de terre. Employant toutes ses forces, elle le tira sous la fenêtre pour qu’il puisse recevoir la lumière et la fraicheur du vent. Elle avait à la tête de son lit un petit broc d’eau fraiche. Elle s’en saisit et retournant auprès du petit coffre  en versa délicatement le contenu sur la terre.

Elle resta là, à côté du coffre ouvert. Sans pleurer, la main posée sur la terre comme sur un cœur qui bat.

Au bout de quelques jours, une pousse fragile émergea. La fée aux cheveux rouges veillait sa fleur comme un trésor. Elle ne s’éloignait que de quelques pas, exigeait du roi le silence quand il en approchait, et d’ailleurs, il semblait qu’elle préféra qu’il n’en approcha point.

Les feuilles apparurent brisant d’une touche exquise la monotonie du quotidien. Elles se déployèrent chaque jour plus vigoureuses et fières. Bientôt, un bourgeon apparut, il penchait légèrement sur le côté comme le font les bourgeons de coquelicot. Tous les jours, la fée aux cheveux rouge n’en finissait pas de le caresser des yeux au grand agacement du roi.

 

Elle chantait maintenant, virevoltait autour de la fleur, sautait d’un pied sur l’autre. Le palais tout entier s’animait de sa ronde, on l’aurait cru vivant.

Les secondes n’en étaient plus, le miracle accomplit ne trouvait d’explication. La fée savait son désir exaucé.

A l’aube de la cinquième année, les pétales de la fleur s’entrouvrirent découvrant en leur cœur un enfant nouveau né, tout pareil à toi ou à moi, de chaire et d’os. Un enfant bien humain mais né d’une fée et de l’amour qu’elle portait à sa fleur. Elle le prit dans ses bras, le berça.

L’enfant avait faim, elle n’avait qu’un peu d’eau et cela ne convenait pas. L’enfant pleura.

 

A l’autre extrémité du palais, dans son cabinet de travail, le roi magicien entendit les pleurs. Qu’une fleur ait comblé la fée d’une naissance alors qu’il n’avait pu, malgré la force de ses stratagèmes, n’en faire qu’une prisonnière en lieu et place d’une reine, il ne pouvait s’y résoudre.

 

Il se saisit d’une épée courte qu’il avait toujours à son côté. Il la porta à sa ceinture. La fée sentit le sol trembler, elle reconnu les pas du roi magicien. Il devait maintenant être entrain de gravir l’escalier qui menait à la chambre. Elle entendait gronder sa voix. Tremblante elle se pencha à la fenêtre et implora, le ciel et la terre de l’aider.

 

La lune alors, reconnaissant ce visage blanc qui si souvent, la nuit venue, avait tendu vers elle une prière muette, étendit ses rayons jusqu’à la fenêtre. La fée n’eut que le temps d’y laisser glisser l’enfant. Déjà le roi pénétrait dans la pièce, le visage tordu par la haine et la bouche écumant de rage. La fée fit volte face. Le roi l’attrapa par l’épaule, leva sa main armée et abattit son coup. Dans son mouvement, la lame trancha la chevelure de la fée avant de s’abattre sur elle en lui ôtant la vie. Seuls ses cheveux, ondoyant dans les airs semblaient animés. Ils allèrent se déposer sur l’enfant, le couvrant délicatement. Les murs du palais s’obscurcissaient et s’effritaient tandis qu’au loin dans un rayon de lune le nouveau né était soustrait à la vengeance du roi.

Une chaleur moite remplaçait le jour qui semblait ne pas devoir apparaître et soudain une averse torrentielle s’abattit sur le royaume. La pluie était si soudaine et si lourde qu’elle lavait la campagne comme on efface un tableau noir.

L’eau formait maintenant une rivière vaste et tumultueuse dont le cours rapide vint entourer l’enfant et l’emporter encore plus loin. Le roi magicien trempé jusqu’aux os, monta sur son cheval, et moitié fuyant, moitié poursuivant, il quittait les décombres de son palais et galopait sur la berge du fleuve fixant du regard sur la crête des flots un point rouge qu’il menaçait de son épée, dont le sang ne cessait de couler tachant son bras, son cheval et le sol qu’il foulait.

Le roi continuait sa course folle lorsque le soleil parut. Son éclat balaya les restes du château et aveugla le roi. Le cheval se cabra. Le roi magicien désarçonné tomba et se brisa le cou.

Une nouvelle journée venait de commencer.

 


 

Partie II

 

Il était une fois au pays des humains un couple qui n’avait pas d’enfant. Ils avaient longtemps attendu, s’étaient aimés de nombreuses fois, avaient construit une maison, cultivé leur jardin. Trois chats égayaient leur quotidien. Ils les aidaient en chassant les souris et mangeaient malgré tout parfois quelques oiseaux. Caramel était fin et rapide. Poil dans la main dormait près du fourneau et Grisbelle sur les genoux de sa maîtresse l’écoutait parler du désir qu’elle avait d’être mère. Chaque jour, n’osant plus peiner son époux, elle se confiait à l’animal. Elle s’interrogeait : « — Pourquoi cet enfant lui était-il refusé, n’y avait-elle pas droit ? Ferait-elle une si mauvaise mère ? » Imaginant les rires et les moments qu’elle passerait avec lui, elle s’endormait parfois… Se réveillant un peu plus seule encore qu’avant.

 

Une après midi, alors qu’elle venait de s’éveiller, elle entendit le vent frapper à la fenêtre. Il poussait la branche du vieux pommier contre la vitre. Encore toute à ses songes, elle se leva, franchit le seuil de sa demeure. Les trois chats tournaient en miaulant autour d’elle. Ils s’y prirent si bien, se firent si insistant qu’ils parvinrent à la conduire près de la rivière. Son époux sortait de l’eau, il portait dans ses bras, avec beaucoup de délicatesse un enfant emmailloté dans une couverture rouge. Lorsqu’elle s’en saisit tremblante, il ouvrit deux grands yeux noirs où se reflétait l’immensité du monde.

 

Regardant autour d’eux et ne voyant personne, la femme et l’homme s’interrogeaient. Pouvaient-ils garder l’enfant, en avaient-ils le droit ?

 

La femme s’agenouilla. Elle implora le Ciel et la Terre. Elle leur fit part de l’ivresse qui s’emparait d’elle. De cette joie qu’elle tentait de contenir, de son désir d’enfant, des projets qu’elle rêvait d’accomplir. Elle ne savait pourtant si elle pouvait le garder. N’avait-il pas un père, une mère ? Par quelle magie pouvait-il devenir sien ?

 

Voici la réponse que lui porta le vent :

 

« — Cet enfant comme tous les enfants n’appartient qu’à l’avenir, tu lui apporteras un peu de toi un peu du monde qui t’entoure et il deviendra bien ce qu’il lui plaira ».

 

Depuis la femme s’occupe de Ti Li an, sa petite fille qu’elle aime plus que tout. L’après-midi, lorsqu’elle s’assoit Grisbelle sur ses genoux, elle rêve souvent à une femme infiniment belle dont les yeux se ferment pourtant devant la beauté des étoiles. Un jour elle donnera à Ti Li an une couverture rouge. Sait-elle qu’elle est toute entière tissée de cheveux de fée ?

Elle s’en doute certainement. Surtout lorsque Ti Li an ouvre la porte, les joues rosie par l’air frais du dehors, un bouquet de coquelicot à la main, et pose sur elle deux grands yeux noirs reflétant la beauté infinie du monde et lui dit en riant :

« — Pour toi Maman »

 

 

                                                                                              FIN

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